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dimanche 22 février 2015

21 février 1944

"Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie Adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant."

Strophes pour se souvenir, Louis Aragon, in Le Roman Inachevé, 1955



vendredi 14 mars 2014

Il Transalpino

"Ma mère m'envoie fidèlement des journaux où je vois que des Italiens fournissent ample matière aux faits divers de notre ville, tantôt couverts de fleurs au lendemain des catastrophes minières où ils ont péri, tantôt décorés comme sauveteurs héroïques, tantôt couronnés dans les concours de chant ou d'accordéon, tantôt réputés pour la sauvagerie de leurs moeurs dans les affaires de jeu, de ménage ou d'argent (affaires que les Siciliens arrangent de préférence au couteau, les Polonais à la hache, les Tchèques en jetant les gens par les fenêtres). Aussi n'est-il pas de friponnerie dont mes compatriotes ne recherchent instinctivement l'auteur dans les cantines et baraquements pour étrangers, par un préjugé propre à favoriser merveilleusement l'impunité des délinquants indigènes. Et je me plais à imaginer, languissant en ce moment sur la paille des cachots de ma ville et remâchant des pensées analogues aux miennes, le Mario ou le Giuseppe dont je lis dans le journal qu'il est soupçonné d'avoir cambriolé l'appartement de la rentière, participé au tapage nocturne ou courtisé d'un peu près la gamine du voisin. "Le Transalpin nie énergiquement", ajoute le journal. C'est drôle : j'ai entendu l'autre jour deux gardiens qui parlaient de moi en m'appelant pareillement il Transalpino. J'ai éclaté de rire. On est toujours le Transalpin de quelqu'un. Cela m'a mené à de nouvelles réflexions sur l'irréalité de mon sort et la relativité de la condition humaine. Les hommes ne conçoivent de réel que les Alpes qui les séparent. "

In Tempo di Roma, Alexis Curvers, Ed. Robert Laffont 1957, Ed. Labor 1991